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D’une aventure à l’autre, vers une pratique de "l’usager" qui s’invente
Le CST en 2 mots
Publié dans le journal "Archipel" de mars 2002 - Dernière mise à jour : 24 janvier 2003

Collectif sans ticket - 9 mars 2002


Pour une introduction sonore au travail du CST, voir Usages et usagers autour du libre accès.

Les Collectifs sans ticket (de Bruxelles, Liège et Marseille) sont des réseaux d’usagers des transports en commun réunis par la volonté de promouvoir le rôle moteur de ces services publics comme instruments d’émancipation collective et de recomposition des manières d’habiter et de parcourir les territoires, de se former, de susciter des processus politiques "par en bas",... bref, de produire des situations par où passent la liberté et la solidarité.

Le projet de l’accès gratuit aux transports en commun pour toutes et tous est pour nous une porte d’entrée vers de telles dynamiques. Nous le valorisons autant en raison du potentiel d’imagination qu’il libère et des questions multiples qu’il soulève chemin faisant, que sous l’angle de ses retombées bénéfiques pour les premiers concernés par les réseaux de transport, leurs travailleurs et leurs usagers.

Notre travail spécifique est double : d’une part, provoquer une rupture pratique dans les logiques dominantes qui caractérisent le champ des transports et de l’aménagement du territoire. D’autre part, produire une parole publique, appuyée sur la constitution d’une contre-expertise d’usagers, susceptible de transformer les manières dont ces problèmes font penser.

Notre travail à cet effet se traduit aussi bien par des dispositifs d’intervention publique et des pratiques de désobéissance civile que par la mise en oeuvre de recherches, l’organisation de séminaires, de formations, etc. ou la réalisation d’une émission radio régulière.

Le texte ci-dessous retrace rapidement les quatre premières années de l’itinéraire des CST (1998-2002)



La naissance du Collectif sans Ticket (C.S.T.) remonte à mai 98 et trouve sa source en Belgique au croisement d’une double dynamique. La première de ces dynamiques nous est venue de France, sous la forme du "mouvement des chômeurs" qui se construisit dès 1995. A travers ses composantes les plus novatrices, ce mouvement marquait deux ruptures. Rupture de contenu avec les appareils syndicaux et le plein emploi comme mot d’ordre incontournable, auquel nous opposions la revendication d’un revenu de citoyenneté, à savoir l’expression radicale d’une nouvelle posture subjective par rapport au salariat et à ce que peut signifier aujourd’hui le travail.

AC ! - "Agir contre le chômage". Cette invitation permanente qu’est le nom d’un des réseaux français de chômeurs et précaires signifiait d’abord pour nous agir contre les représentations sociales et contre les effets non désirés du chômage. Rupture également sur les formes de contestation, par des occupations de lieux intempestives, par des actions de désobéissance civile portées par cette joyeuse impertinence liée à l’émergence d’une parole minoritaire. Mises en scène donc, ludiques et subversives, des interventions publiques.

La seconde dynamique, venue d’Espagne et d’Italie, nous avait engagés à Bruxelles, dès février 1998, dans un projet multiple, entre autres par l’occupation d’un bâtiment vide. Il s’agissait d’ouvrir à une trentaine de personnes, dans ce petit bout de territoire réapproprié, un laboratoire d’expérimentation sociale, et de transformer en lieu de vie et d’organisation des espaces abandonnés depuis plusieurs années à la spéculation immobilière. Cet acte de reprise inaugurait le Centre social du "Collectif sans Nom" ( ou "Cent noms" ).

L’enjeu central qui nous est apparu à travers ces dynamiques et que nous avons fait nôtre, nous le nommons "réappropriation des moyens d’existence". Cela signifie tenter de construire des réponses solutionnantes et enthousiasmantes à nos besoins collectifs. Et le faire en sachant qu’on ne fait pas pour autant table rase, mais que l’on s’inscrit dans un environnement où ces pratiques coopératives doivent trouver des expressions politiques.

Ces différentes questions furent également au cœur de débats qui s’ouvrirent en octobre 98 à Liège, à l’occasion du premier "Carrefour des Luttes" organisé à l’initiative du collectif "Chômeur, pas Chien". Ce Carrefour regroupa durant deux jours divers acteurs qui tentaient, sur des terrains bien différents, tels que le chômage bien sûr, mais aussi la culture, le travail de la terre ou la presse, d’inventer de nouvelles pratiques de résistances. C’est à cette occasion, et pour répondre au besoin très concret des invités à cette rencontre de devoir se déplacer pour pouvoir pratiquement se rencontrer, que fut inaugurée collectivement, festivement et médiatiquement, la « carte de droit aux transports », un petit document comportant le nom, les coordonnées et la photo de son titulaire, utilisé à la place des billets officiels lors des voyages sur les réseaux de transport en commun (trains, bus, métro et trams). La reprise de cette pratique au quotidien et son adoption par des centaines d’usagers, tant à Liège qu’à Bruxelles, fera de cet axe et de ce double pôle urbain la base toujours actuelle du Collectif sans ticket.

La pratique du C.S.T. a connu depuis lors, en près de quatre ans donc, bien des aventures et des soubresauts. Elle s’est cependant ancrée en priorité autour de l’usage de cette carte, dispositif principal qui nous a fait connaître : carte de "réappropriation de notre droit à nous déplacer", carte en tout cas d’affirmation non déguisée d’un acte assumé de désobéissance civile, carte appelant à débat avec le personnel, à commencer par l’incontournable contrôleur, carte emblématique, référentielle, voire identitaire parfois, pour nombre de "fraudeurs" sortant de l’ombre et qui rejoignirent progressivement notre action sans que nous les connaissions auparavant.

Carte aussi qui nous situait dans cette position nouvelle que nous voulions inaugurer, à laquelle nous continuons de chercher à donner corps et contenu singulier et innovant, et qui donne peut-être à notre lutte l’une de ses dimensions politiques les plus prospectives : "ni fraudeur, ni client", disions-nous hier ; "usager", affirmons-nous aujourd’hui. "Usager" dans un sens nouveau, ou du moins à revisiter, usager de la relation publique, usager de la relation au territoire et aux équipements collectifs (transports, santé, école…), usager résolument co-productif, usager de fait et de droit . Posture à construire, à affiner, à confronter…

Les usagers qui nous rejoignaient, nous avons aussi tenté de les rencontrer à travers des processus assembléaires. Echanges d’expériences, de savoirs mineurs, de pratiques différenciées, d’idées, de subjectivités en devenir… Nous avons monté également avec eux d’autres types d’interventions : opérations "Free Zone" (repérage des contrôleurs dans les stations de métro et information solidaire entre usagers sur les lieux de contrôle), occupations collectives et festives de bus ou de trains, prises de parole et interventions intempestives dans divers espaces, de la rue et des quais du métro à quelques lieux spécifiques du pouvoir (Palais de Justice, Conseils d’administration…).

Aujourd’hui, les chantiers qui s’ouvrent à nous sont multiples, enrichis des dynamiques suscitées et aussi des nombreux retours produits par la diffusion de notre "Livre-Accès", en Belgique et en France. Certains chantiers pourtant relèvent davantage de la contrainte : les procès, par exemples, se multiplient. Contre les participants aux Free Zones : astreintes de 125 euros en cas de reprise de l’action, prononcées à l’encontre de 18 personnes, et instruction ouverte, à leur encontre également, du chef notamment d’association de malfaiteurs ! Contre des utilisateurs réguliers de la carte de droit aux transports, mais cette fois dans les trains : 30 personnes sanctionnées en première instance et 17 condamnées en appel, avec des amendes lourdes et des peines de prison substitutives applicables en cas de non paiement. Et à côté de cela, le silence du politique, voire de la plupart des instances syndicales.

Le C.S.T. a cependant cette particularité de rebondir. A chaque chose qui nous arrive ou que nous produisons, nous voyons s’entrouvrir de nouveaux horizons, de nouvelles opportunités de provoquer débats, de nouvelles possibilités d’expérimentation sur de nouveaux champs : nous irons à la Cour Européenne de Luxembourg ! Mais pas uniquement pour reprendre les procès de Bruxelles. Au contraire, pour saisir l’occasion d’entrer en coopération avec des groupes d’usagers des transports, en France, en Espagne, en Suède, en Grande-Bretagne. Pour monter le coup avec eux. Mieux : en profiter pour tenter d’élargir l’offensive, en questionnant juridiquement et éthiquement (Charte des Droits fondamentaux) le droit d’usage aujourd’hui en Europe et la problématique d’ensemble du service public, de sa gestion et de son devenir.

Un pari à faire avec vous tous donc, une aventure nouvelle à mener et …à gagner.








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