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La pratique du droit aux transports



L’usage de la carte de droit aux transports a ceci de particulier : elle inaugure, chaque fois qu’elle sort d’une poche ou d’un portefeuille, une situation nouvelle, inédite, dont l’issue n’est pas écrite à l’avance. Elle réinjecte un peu de puissance au creux du quotidien.


D’emblée le potentiel principal de la carte de droit aux transports nous est apparu comme sa capacité inédite de mise en situation. La carte de droit au transport, petit document à première vue anodin et austère, entraîne celle ou celui qui l’utilise à tisser d’autres rapports avec l’ensemble des facteurs qui rendent possible son déplacement. Une autre approche que celle, confortable mais un peu courte, du « je paye, je monte, je m’assieds aussi vite que possible, j’ouvre mon journal/j’allume mon walkman, je montre mon titre de transport au passage d’un homme ou d’une femme en uniforme dont j’ignore à peu près tout, j’attends d’arriver à destination dans le temps le plus bref et le cadre le plus anonyme possible ». Utiliser la CDT implique de faire un « pas de côté » par rapport à la réduction des services de transport au rang de fonction consommable.

La manière dont on la présente à un contrôleur peut inaugurer chaque fois une situation nouvelle, instaurer une relation balisée bien sûr par un règlement commercial et disciplinaire mais où ce qui prime reste à nos yeux malgré tout la mise en jeu de la subjectivité des acteurs, la capacité de l’usager comme de l’agent de contrôle à porter un jugement à partir de la singularité des circonstances et à se remettre en risque par rapport aux normes censées s’appliquer automatiquement. En nous positionnant verbalement en dehors des schémas du "client non servi" ou du "fraudeur", en créant l’incident sans troubler l’ordre public, nous avons découvert comment ce morceau de carton pas comme les autres libérait la parole. La carte de droit aux transports comme outil de questionnement produit à travers son usage une ouverture possible d’espace public. Un compartiment de train ou une partie du tram ou du bus se transforme parfois en une agora improbable et improvisée.

La carte du Collectif sans ticket et sa diffusion assez large (20.000 exemplaires à ce jour) offrent l’intérêt de mettre en place un rapport de force général, de confronter les dirigeants des sociétés de transport et les mandataires politiques à un phénomène sur lequel ils n’ont aucune prise, en suscitant dans le particulier les conditions d’un débat, avec le personnel et les autres voyageurs lors de nos déplacements.

L’ingrédient clef qui rend possible l’émergence de cette situation singulière tient au fait que les usagers de la carte acceptent systématiquement de présenter leur carte d’identité sur demande des contrôleurs. « Je n’ai pas acheté de ticket/ Je ne payerai pas/ Je l’assume entièrement/ J’en expose les raisons/ ... ». Cette attitude permet de désamorcer ce qui pourrait être perçu par les agents de contrôle comme une forme d’agression à leur égard, en marquant d’emblée le fait que l’usager de la CDT engage sa responsabilité dans l’acte de désobéissance qu’il pose.

L’option tactique du "coming-out" (ne plus avoir rien à cacher) offre plusieurs avantages : d’abord l’emploi de la carte permet réellement de se déplacer "efficacement" puisqu’on arrive à bon port et que les bras de fer avec les agents sont pratiquement inexistants, ensuite parce que la lisibilité politique de la démarche est assurée.

La carte, les conditions précises de son utilisation et les exigences liées à son usage - il ne sert à rien de s’en servir si l’on essaie de "voyager à l’oeil" sans accepter les conséquences de son acte - provoquent ainsi l’entrée en scène d’un nouveau personnage sur les réseaux, un personnage qui à la fois rompt avec la posture du client (figure diffuse du pouvoir) et se démarque de l’attitude muette, honteuse, défensive ou de dérobade du fraudeur.

Si la CDT n’est en aucune façon un faux en écriture, ni même le simulacre d’un quelconque titre de transport accrédité, l’attitude de son usager peut consister par exemple, lors de la rencontre avec un accompagnateur de train ou un contrôleur des transports urbains, à simuler le bon et plein droit. Anticipation d’un droit, certes inexistant, mais dont l’avènement est promu et encouragé sur le ton de l’évidence. Dès lors, la charge de la preuve peut changer de camp autour de la question de savoir qui est en droit de quoi, ici et maintenant. L’accompagnateur ou le contrôleur un peu déboussolé peut adopter plusieurs réactions, mais il est en tout cas amené à se positionner. Soit en retrait, bien planqué derrière la chaîne causale réglementaire, soit interpellé en tant que sujet politique conduit à porter un jugement de valeur sur cette anticipation concrète qu’est la pratique du droit aux transports.

Certains contrôleurs de la SNCB sont littéralement soulagés lorsqu’ils voient apparaître la CDT. Ils savent qu’avec ces usagers, la relation sera courtoise voire enrichissante… La désobéissance et la prise de risque associées à la démarche n’impliquent que très rarement un climat de confrontation. Si un contrôleur sur trois se montre ouvert voir franchement solidaire, il n’en reste pas moins que les deux autres tiers dressent un procès-verbal, " parce qu’il faut respecter le règlement " ou parce qu’ils "n’en ont rien à faire".

Progressivement, l’usage de la carte a dépassé, pour un certain nombre de ses utilisateurs, le stade instrumental - "J’ai besoin de me déplacer donc je la montre" - pour s’inscrire dans une pratique expérimentale. Obligeant chaque fois les acteurs en présence à prendre position en dehors du cadre institué, posant différemment les termes du problème de la mobilité, amenant de nouvelles questions et imposant des bifurcations au régime des échanges ordinaires.








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