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Carte Blanche aux ministres du transport

Collectif sans ticket - mars 2000


Lettre à Isabelle DURANT et José DARRAS,

Ministres (écologistes) de la Mobilité et des Transports.

Madame, Monsieur,

Depuis 16 mois, notre collectif sans ticket est entré très pratiquement et très sereinement comme un acteur surprenant mais permanent et résolu, dans ce qui est devenu, pour vous aussi, votre champ d’action : la Mobilité. Nous sommes entrés en désobéissance, forts de notre carte de réappropriation de notre droit à cette mobilité, qu’une réalité gestionnaire, commerciale et technocratique, tend à nous bafouer ; forts, de cette carte que d’autres qualifient, moins positivement à nos yeux, mais de manière objectivement exacte pour autant, de refus de payement !

Non se paga... On ne paie plus...


Et ce n’est pas ici une comédie mais l’expression d’une pratique quotidienne.

Entre temps, nous vous avons rencontrés longuement, vous ou des membres de votre cabinet.

Entre temps, la SNCB, avec la complicité de la gendarmerie (à moins que ce ne soit l’inverse) a entamé la riposte : les convocations, et donc les auditions, dans différents bureaux de police communale, se sont mis en route, avec, en premier dossier d’information pour que tous ces agents soient (bien) prévenus, une description circonstanciée des relations que certains d’entre nous entretiennent avec d’autres collectifs de résistance, politique et citoyenne.

Entre temps, cela fait plus de 6 mois que vous y êtes et que l’on ne voit rien venir... Vagues promesses, rumeurs médiatisées, propositions à l’étude. Effets d’annonce, comme on dit maintenant. Et pourquoi pas... : la gratuité des trains pour les fonctionnaires, pour les plus de 65 ans, et de manière parfaitement conditionnée pour les moins de 12 ans.

Que l’on soit fils de pauvre ou fils de riche, retraité sans tunes ou fortuné, haut fonctionnaire ou précairement embauché par un Etat-employeur sans état d’âme, ne fait pour vous, semble-t-il, aucune différence. Soit. La gratuité pour tous ne ferait pas non plus la moindre différence, et nous y aspirons. Mais enfin, si l’idée d’un transport public plus accessible gagne enfin votre esprit, il n’en demeure pas moins que vos propositions échappent à toute priorité en terme de justice sociale. Tant pis en effet, pour les minimexés, les chômeurs, les précarisés, les bas salaires, voire pire, les sans revenus ni papiers, du moins s’ils ont entre 12 et 65 ans ! Pour eux, on verra les marges financières qui restent.

Pour ce qui est des bus en Wallonie, on envisagerait peut-être d’expérimenter des lignes urbaines (centre ville) ou interurbaines (grands axes), gratuites pour tout le monde, mais, ici aussi, y aura-t-il des marges de manœuvre ?

Tout cela n’est pas très sérieux. Les marges de manœuvre, c’est une question politique, et non de simple gestion. Donc, on les trouve, sinon on les crée. La preuve, vous affirmez en disposer ou les avoir trouvées pour ces catégories nouvelles, supplémentaires, de privilégiés du transport gratuit ou à faible tarif que nous mentionnons plus haut.

Une question politique ? Bien sûr !

Autres preuves plus substantielles : A l’initiative du CST, des centaines de gens aujourd’hui, à Liège, Bruxelles et ailleurs dans le pays, se sont réappropriés leur marge de manœuvre pour assurer leur mobilité : ils circulent désormais en train, tram, bus ou métro, avec pour titre de transport une carte nominale de Droit aux transports ! Il s’agit, pour eux, pour nous donc, de rompre avec cette image stigmatisante et culpabilisatrice du fraudeur qui profite du bien commun, tout autant qu’avec une capitulation devant l’immobilisme, l’isolement et l’exclusion... Tout au contraire : face à des logiques en expansion de rentabilité et de marketing commercial des gestionnaires des transports publics, conscients que par leurs impôts et/ou leur consommation courante, même si elle est faible, ils financent l’existence de ces services auxquels ces logiques leur dénient l’accès [1], les utilisateurs de la carte du CST réaffirment avec calme et avec détermination, leur droit irrépressible à leur mobilité ! Cette mobilité que vous auriez à leur garantir et que, par défaut, ils ont décidé de se garantir eux-mêmes. Acte politique fort : réaffirmer par là l’ambition collective d’un véritable Service Public, extérieur à toute recherche de profit et à tout sélectivité basée sur le revenu, le statut, ou l’âge. Sortir d’une posture d’impuissance, celle-là même qui semble vous river, vous les responsables politiques, dans des carcans techniques et de gestionnaires sans plus aucune force de résistance au rouleau compresseur de la pensée unique : Non, Monsieur le contrôleur, je ne fraude pas ! J’affirme mon droit inaliénable à me déplacer et je mets ouvertement en cause une organisation de transport dont les logiques tendent quotidiennement à l’entraver, en vertu de mon insolvabilité financière. La logique du Marché n’est ni une fatalité, ni une bible, ni une loi naturelle qui s’imposent à ma Vie !.

Car aujourd’hui, vous le savez, l’action du CST, tout comme les compétences de vos Ministères, s’inscrivent dans un champ dont les enjeux et les urgences sont cruciaux. Enjeux par rapport auxquels vous avez à formuler des positions et des réponses claires, aussi claires que les nôtres :

1 Voulez-vous, voulons-nous, que l’on continue d’organiser une mobilité partielle et partiale [2] rendue rentable et efficace, par le biais notamment d’une sélection accrue des usagers, construite autour de l’exclusion et donc de la répression des citoyens insolvables ou précarisés, et de l’abandon de ceux peu fortunés qui habitent dans des zones définies comme étant économiquement sans intérêt majeur [3] ? Ou au contraire, voulez-vous, voulons nous que l’on place l’humain au cœur du débat et de la conception des transports, c’est-à-dire que soit en priorité garantie à tous la possibilité réelle, financière et matérielle, de concrétiser ses désirs et ses nécessités de se déplacer, quelles que soient ses ressources financières, son statut socioprofessionnel et sa variabilité, ainsi que ses lieux d’habitation et d’activités ?

2 Voulez-vous, voulons-nous, que soient assumés par l’Etat et ses Services Publics, donc principalement par l’imposition sur le travail et sur la consommation des citoyens ainsi que par les cotisations de certains d’entre eux à la Sécurité Sociale, les coûts considérables, pour l’environnement et pour les hommes, qu’engendrent le tout économique, la recherche de rentabilité et de hausses de productivité ? Ou voulez-vous, voulons-nous que tout cela soit payé par ceux qui gèrent et défendent ces logiques, par les bénéfices qu’ils en dégagent, pour eux-mêmes et pour leurs entreprises : que l’on mette un stop clair et sans ambages, en tout cas à leur refus d’assumer financièrement [4], voire juridiquement [5], les conséquences et la responsabilité de ces coûts colossaux et de ces dégâts (peut-être) inévitables, à caractère environnemental et social ?

3 Voulez-vous, voulons-nous que l’on continue, voire intensifie par la contrainte, la menace ou la peur du licenciement, la dégradation des conditions de travail [6] de ceux qui produisent réellement et font, pratiquement et quotidiennement, fonctionner ces services aux citoyens, et ce, sans réelle résistance syndicale significative et de poids ? Ou voulez-vous, voulons-nous que l’on reconstitue un cadre de travail sécurisant, valorisant, coopératif, permettant solidarité et transfert des savoirs acquis au profit, non d’une plus grande productivité, mais d’une meilleure qualité et d’une meilleure sécurité des services offerts, que l’on recrée des conditions quotidiennes de travail permettant à des gens reposés, respectés et épanouis, d’assurer un service aux citoyens avec souplesse et disponibilité ?

4 Voulez-vous, voulons-nous que l’on prône le développement de systèmes de circulation et de transports, y compris des marchandises, qui engendrent souvent davantage d’immobilisme que de mobilité [7], ainsi que de plus en plus de pollution frôlant, à bien des égards, des seuils irréversibles [8] ? Ou voulez-vous voulons-nous que l’on réserve l’usage du financement solidaire des citoyens que sont sensés représenter les taxes et les impôts, pour privilégier une politique de mobilité et de transports qui s’inscrive dans une perspective de développement durable, respectueuse de notre cadre naturel de vie et de celui des génération futures ?

A l’aube de la renégociation du contrat de gestion de la SNCB et de décisions européennes lourdes de conséquence sur la libéralisation du marché du transport des personnes et des marchandises, il s’agit de savoir si vous allez, si nous allons, opter pour une défense, un redéveloppement et une réorganisation démocratique (pour les usagers et les travailleurs) d’un réel Service de Transports Publics, déjà gravement mis à mal aujourd’hui, ou pour un laisser-faire catastrophique pour les usagers les plus précarisés de notre société et pour les travailleurs.

Pour notre part, même si la seule réponse de vos administrations (qui vous échappent) est de faire tomber sur nous des amendes de plus en plus impayables, donc impayées, voire d’envoyer certains d’entre nous devant les tribunaux, nous continuerons de croire que l’impuissance n’est pas (encore) de ce monde et que devant le front du mercantilisme et du profit maximal, peut s’organiser, dans la coopération et dans la solidarité, un front de refus large, décidé et prospectif, sans compromission sur l’avenir qu’il entend se construire et se garantir, pour lui-même et pour les génération à venir.

Cela se fera-t-il avec vous ? Cela se fera-t-il sans vous, sous vos regards impuissants ? Cela se fera-t-il contre vous, politiquement responsables d’une répression administrative, (voire judiciaire) absurde, que vous laisseriez agir dans sa plus respectable autonomie légaliste ? A vous entendre ou à vous lire.



[1] Il est à noter que l’un des arguments avancé par Mr Van Cauwenberg (PS), Ministre Régional du Budget, pour s’opposer à la proposition Ecolo de payage des autoroutes est précisément que les utilisateurs des autoroutes, par leurs impôts et par la TVA, en ont déjà payé et continuent d’en payer la construction et l’entretien. Il n’y a aucune raison, dit-il, qu’ils payent deux fois (sic). Mais les cochons d’usagers du train ou du bus, eux, ils peuvent payer double !?!

[2] Voir les milliard investis dans le TGV pour le seul profit quasi des voyageurs d’affaire ou d’un tourisme international solvable !

[3] Voir les suppressions de lignes et de gares en milieu rural ou en périphérie urbaine populaire.

[4] Développement du principe d’externalité dans la gestion des entreprises.

[5] Voire les négociations de l’AMI, puis l’OMC.

[6] Ici, la liste est longue. Elle se nourrit entre autres des échanges avec le personnel, que suscite l’échange de la carte : stress, humiliation, sanctions, report de congés, flexibilité des horaires, responsabilisation financière, déplacements réguliers des lieux de travail, restriction d’acquis sociaux, culpabilisation sur les difficultés, voire les échecs, de l’entreprise et sur le mécontentement de la clientèle, mise sous pression et mise en danger, physique et psychologique quotidienne, mise en concurrence des personnes et des secteurs d’activités, mise en première ligne face à des usagers de plus en plus mécontents, voire en colère et agressifs, mise sous contrôle informatique permanente des performances individuelles et collectives et de leur progression, atomisation dans les relations de travail par de nouvelles méthodes de management, de gestion et d’organisation, etc.

[7] On pense bien sûr ici aux bouchons sur autoroutes et à la saturation automobile des centres urbains, y compris de leurs périphéries ou artères dites rapides.

[8] On pourrait ajouter la surexploitation dont sont victimes ces travailleurs hyper-flexibles et hyper-précarisés que sont les transporteurs routiers, y compris ceux des petits colis sur lesquels ABX construit ses spectaculaires bénéfices.








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